Le présent n'est que le futur passé...
4 Novembre 2008
Voyez-vous, je fais partie des gens qui avalèrent à leur naissance une horloge Suisse avec le coucou. Je suis affreusement et désespérément ponctuel. En Suisse, Allemagne, Grande-Bretagne USA et tout le reste de la planète, c'est certainement une qualité mais en France, c'est une tare. A Paris le retard est même élevé au rang de mesure officielle de l'importance des gens, de leur statut social et de leur dédain vis à vis de votre petite personne.
Un Parisien en retard, est forcément très occupé, débordé, « overbooké », et donc très important. Plus il est en retard, plus il est important et donc indispensable. Je me souviens de ce responsable d'agence de com, qui partait de Levallois à l'heure du rendez vous fixé à l'autre bout de Paris, arrivant ainsi avec un retard d'une ponctualité métronomique. A croire qu'il y a un décalage horaire entre le 92 et le 75. Moi je ne m'y fais pas, et je suis donc toujours indécrottablement en avance aux rendez-vous et donc perçu comme quelqu'un de peu occupé, presque oisif alors que je suis en fait organisé.
Alors en cette rentrée universitaire, et lors de réunions pédagogiques, s'est inévitablement posée la question du retard des étudiants. Réunion durant laquelle les intervenants ont échelonné leur retard entre 5 et 35 minutes avec le plus grand naturel, fustigeant tour à tour les transports en commun, les embouteillages et le Vélib. En quelques mois le Vélib est devenu l'excuse indispensable du parisien en retard, lui donnant en plus de son importance stratégique, un parfum écolo et sportif.
C'est ainsi ; en France les étudiants arrivent en retard en cours, ils arrivent d'autant plus en retard qu'avec l'interdiction de fumer dans l'enceinte de l'université, les fumeurs font plusieurs centaines de mètres pour en griller une. S'il n'y avait que les étudiants pour arriver en retard et ne pas respecter les délais cela ne serait pas grave, mais il en va de toute la société. Les devoirs sont rendus en retard, comme les devis de fournisseurs, l'A380, le paiement de vos factures ou de vos heures, le Président en visite chez sa Sainteté le Pape, les recos des agences, les TGV, les remboursements de la sécu, les comptes rendus de réunions, les budgets prévisionnels, les livrables informatiques, les planches de tendances des DA et les rapports ministérielles (1 mois de retard pour le rapport Besson, censé combler le retard de la France dans ce secteur clé, un record). Il n’y a guère que Sœur Emmanuelle pour faire un pied de nez aux médias en partant en avance.
Ayant travaillé avec des Américains, des Japonais, des Suédois, et des Italiens, je partais seul en croisade contre mes contemporains, pour que cette réputation de retardataire qui colle aux français cesse enfin. Inlassablement, je vantais le mérite d'une bonne gestion de son temps et du respect qu'inspirait la ponctualité. Je prêchais en fait dans le désert. Plus j'arrive à l'heure et plus je constate avec effroi, la désinvolture avec laquelle, mes contacts, mes rendez vous ou mes collègues arrivent en retard. Désinvolture extrême dans la manie toute parisienne de l'annulation à la dernière minute, genre 23h45 pour une réunion prévue le lendemain à 9h à Paris alors que votre TGV part à 7h du matin.
Alors de guerre lasse, je décidais ce matin de rentrer dans le rang. J’adoptais la coutume en vigueur dans ce pays et je me pliais aux us de mes contemporains, quitte à en avaler mon coucou Suisse. Je décidais donc de passer pour un homme important et débordé afin d'arriver en retard à mes rendez-vous. Alors pour un rendez-vous fixé à 14h et par chance confirmé, je choisis d'arriver avec 20 minutes de retard. 20 minutes cela est crédible et vous donne un statut suffisamment important sans être goujat. 20 minutes sont facilement excusables par un déjeuner stratégique qui traîne ou une borne « vélib » défaillante. Je partis donc le coeur léger à mon rendez-vous, flânant, papillonnant, profitant d'une séance lèche vitrine imprévue. Enfin débarrassé de ce fardeau horloger, je me sentis intégré à la communauté et fier d'être parisien. Mais que croyez-vous qu'il arriva ? Mon rendez-vous arriva encore plus en retard que moi !!!